Quels horizons politiques pour la Mongolie

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Centre ville d’Oulan-Bator

 

D’un point de vue politique, la présidentielle mongole restera, dans les esprits, comme particulièrement marquante, sans doute d’abord dans un sens négatif. Sur le plan diplomatique, cette présidentielle pourrait également avoir un impact non négligeable.

Une « politique du troisième voisin » importante mais fragile

Les trois candidats à la présidentielle ont mis en avant une « politique du troisième voisin », regardant vers l’Occident et le Japon, pour éviter l’étau sino-russe. En cela, ils sont restés dans une certaine continuité post-guerre froide. Le « troisième voisin » est en fait souvent une sorte de contrepoids occidental, d’abord américain, aux géants russe et chinois. On fera remarquer, d’ailleurs, que la paternité de l’expression revient à un Américain, l’ancien secrétaire d’État James Baker… Le but n’est pas de s’opposer à un voisinage qui est une réalité, mais plutôt d’assurer un équilibre des puissances protégeant l’indépendance de la Mongolie. La confirmation de cette indépendance s’est illustrée notamment dans le domaine militaire, par une implication forte dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU. Le début des années 2000, cet engagement est devenu concret et visible : implication dans le maintien de la paix en Afrique, coopération renforcée avec l’OTAN, et même soutien à la présence américaine en Irak…

La « politique du troisième voisin » relève, en fait, du bon sens, au moins en théorie… si elle reste dans une logique d’équilibre, et de non confrontation face aux grands voisins. Historiquement, cette logique a été respectée. C’est ce qui explique pourquoi on n’a pas vu Beijing et Moscou s’opposer à la diplomatie militaire qui accompagne cette diplomatie vers le monde extérieur. Au contraire, ils ont eu tendance à la soutenir, pour montrer aux Mongols qu’ils ne souhaitaient pas s’en prendre à leur indépendance nationale. La Chine, en particulier, a activement soutenu son voisin : elle lui a ainsi offert des possibilités de partenariat forts avec ses propres efforts de maintien de la paix sur le continent africain. Plus largement, Moscou et Beijing n’ont pas cherché à influencer la politique intérieure mongole, ont aidé leur voisin quand il s’est trouvé face à des difficultés économiques, et ils n’ont pas bronché quand Oulan-Bator a cherché a tisser des liens plus forts avec Tokyo, Séoul, ou Washington.

Or le racisme antichinois a été lourdement présent dans cette campagne présidentielle. Surtout, du côté du nouveau président, Khaltmaa Battulga, ce positionnement antichinois s’est accompagnée d’un positionnement prorusse clair.

Une victoire pour la Russie ?

En effet, il n’a pas caché son admiration pour Vladimir Poutine. Au contraire : il en a fait un argument de campagne. Il est allé jusqu’à faire diffuser des photos de lui avec Poutine, dont certains discutent l’authenticité. Cette admiration et ce désir d’alignement sur Moscou semblent directement liés à un rejet de Beijing. En cela ce sentiment prorusse n’est guère différent de la sinophobie qu’on peut trouver dans une partie de la population dans les républiques centrasiatiques, où l’on sera moins prorusse par nostalgie que par opposition (à l’Occident et/ou à la Chine).

Mais imaginer que la Russie puisse, comme l’URSS du passé, soutenir financièrement le pays, est un dangereux fantasme : économiquement, depuis les années 1990, c’est bien d’Occident et d’Asie de l’Est qu’est venu le salut, pas du Kremlin. La Russie n’a pas réussi à maintenir sous son emprise l’Asie centrale postsoviétique, et a dû y accepter notamment l’influence chinoise, Beijing s’imposant de plus en plus comme un partenaire économique primordial dans la région. Pourtant, pour des raisons géopolitiques, énergétiques et sécuritaires, l’Asie centrale est autrement plus importante que la Mongolie… Un alignement sur la grande puissance du nord, par Oulan-Bator, serait donc une victoire d’abord symbolique pour Moscou. On voit mal les Russes chercher à capitaliser trop ouvertement sur elle, surtout si cela s’accompagne, en Mongolie, de la rhétorique antichinoise entendue pendant la campagne présidentielle. Quelle que soit la décision du Kremlin, l’affirmation d’une réorientation diplomatique par les Mongols serait vue comme inutilement hostile contre un pays essentiel pour leur survie économique. En bref : une victoire symbolique qui n’a pas été recherché, pour Moscou. Et le risque de désillusions voire de tensions diplomatiques, pour Oulan-Bator.

Plus profondément, cela remettrait en cause l’essence même de la logique diplomatique mongole, d’équilibre entre voisins réels et « troisième voisin » virtuel. L’évolution logique de la politique du « politique du troisième voisin » a été exprimée par le président Elbegdorj, lors d’un discours à l’Assemblée générale de l’ONU le 29 septembre 2015 : l’idée d’une neutralité permanente. C’est-à-dire, concrètement, assurer la Russie et la Chine que le territoire mongol ne servira jamais de base contre l’un d’eux, d’une façon ou d’une autre. Y compris dans le cas d’une rivalité sino-russe future, qu’on aurait tort d’exclure trop rapidement. La situation géographique de la Mongolie actuelle lui impose la voie de la neutralité. Cela a été la sagesse du président Elbegdorj de le comprendre. La sinophobie exprimée pendant cette campagne présidentielle, et/ou un alignement pro-russe trop marqué, rendrait l’évolution vers la neutralité permanente impossible. Ce qui serait une mauvaise nouvelle pour la Mongolie à plus long terme.

En conclusion : la possibilité d’une certaine continuité, malgré tout

Le président Battulga, pour arriver au pouvoir, s’est positionné en populiste. Mais maintenant qu’il est président, les responsabilités vont s’imposer à lui. Ainsi que les limites de son pouvoir, d’un point de vue politique (un parlement d’opposition, un régime semi-présidentiel loin de celui de Poutine qu’il admire mais ne pourra égaler), économique, et surtout géopolitique. Refuser la neutralité permanente et une politique d’équilibre diplomatique, c’est l’assurance de problèmes supplémentaires pour un pays qui a déjà assez de défis à relever. Le président mongol sait que si la sinophobie a pu mobiliser une partie de l’électorat, la majorité ne souhaite pas voir la xénophobie érigée en ligne directrice pour l’économie et la politique étrangère. La population mongole veut une amélioration de sa situation économique, une protection de ses intérêts, et la paix. Avec une opposition encore puissante en face de lui, l’environnement politique mongol pourrait bien pousser le président Battulga à mener une diplomatie bien plus « centriste » et raisonnable que celle que disait souhaiter le candidat Battulga…

Article repris sur le site www.reforme.net et consultable à cette adresse

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